Écrire l’histoire des futurs du passé. Retour sur une conférence de Patrick Boucheron à l’ULB

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Imaginer les futurs possibles d’un même passé, ou repenser le tissage des (multiples) fils de l’histoire. (Unfinished Raffia Panel Fragment, République Démocratique du Congo, 19e-20e siècle, Coll. The Met Museum – The Bryce Holcombe Collection of African Decorative Art, Bequest of Bryce Holcombe, 1984 – Ref. 1986.478.49) ©The Met Museum.

L’historien Patrick Boucheron était de passage à l’Université Libre de Bruxelles la semaine dernière pour parler de l’histoire des futurs du passé. Professeur au Collège de France, médiéviste superstar de renom, il fait en ce moment surtout l’actualité pour la parution de l’Histoire Mondiale de la France qu’il a dirigée aux Éditions Seuil. Cet impressionnant volume (une brique de près de 800 pages, tout de même) réussit le tour de force de parvenir à proposer des textes savants mais néanmoins accessibles, assemblés dans une construction audacieuse mais néanmoins solide. 122 historiens (dont plein d’autres, moi la première, sont désormais très jaloux) s’y succèdent pour évoquer, sur le ton de l’enquête, une série d’épisodes historiques dont l’ordonnancement chronologique permet, pour reprendre la jolie formule d’une journaliste française, « une lecture linéaire exhaustive autant que le butinage curieux. »[1] Surtout, l’ouvrage propose de connecter l’histoire de la France à celle du monde,  de prendre « au large le destin d’un pays qui n’existe pas séparément du monde, même si parfois il prétend l’incarner tout entier », et d’ainsi désenclaver cette histoire des carcans nationalo-centrés dans lesquels certains parangons du roman national voudraient bien l’enfermer.

On ne sait si c’est l’entreprise elle-même ou le réjouissant succès de librairie du livre qui ont d’ailleurs énervé quelques figures notables de ce club de tristes sires, mais disons qu’il y a des détracteurs qu’on peut se flatter d’avoir. Il faut dire aussi que l’ouvrage a bénéficié d’une large couverture médiatique. Voir et entendre Patrick Boucheron dans le poste aux heures de grande écoute montre que tout n’est pas perdu, au royaume de l’infotainment. C’est dérisoire, sans doute, mais je trouve que ça remonte (un peu) la fierté de notre corporation. Et en ces temps de déclinisme et de LoràntDeutschisation des esprits écrans, on ne va pas bouder son plaisir.

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La conférence que Patrick Boucheron a donnée à l’ULB la semaine dernière était, à sa manière, à l’image de ce livre: intelligente et pleine de vivacité, érudite mais néanmoins abordable pour le public « facultaire » (multidisciplinaire et en partie étudiant) auquel elle était destinée. Il n’y était par contre pas question de son actualité éditoriale, ni même de ses travaux en histoire connectée et globale (qui sont ceux par lesquels son œuvre m’est familière, le Moyen-Âge italien étant quand même un peu loin de mes préoccupations). Comme annoncé, c’est de l’histoire des futurs du passé qu’il s’agissait, abordée par le prisme de quelques utopies médiévales. Mais vu que l’orateur est parvenu à convoquer la figure d’Ibn Khaldoun et la pensée d’Achille Mbembe, je me dis que, définitivement, l’histoire connectée c’est comme les études de genre: une fois qu’on y a touché, il n’y a plus de retour en arrière possible (#saymyname).

L’histoire des futurs du passé donc. Pour ceux qui ne seraient pas familiers de cette expression, il s’agit en gros d’examiner les futurs possibles qui s’ouvraient à un moment historique donné. De se demander « que ce serait-il passé si… » (tel ou tel évènement s’était terminé différemment, telle ou telle mutation n’avait pas eu lieu). Et d’ainsi s’interroger sur ce qu’aurait pu être notre présent, si le passé avait tourné autrement. L’enjeu de cette démarche est moins de produire des « alternative facts » à partir d’épisodes historiques connus, que de réfléchir au poids des déterminismes, aux liens de causalité, à la part de téléologie de nos interprétations. Cette démarche s’incarne essentiellement dans la désormais bien connue « histoire contrefactuelle », même si elle ne s’y limite pas. En posant en même temps la question des futurs possibles et celle de l’imagination en histoire, elle a aussi ouvert la voie à des réflexions sur la manière dont les acteurs du passé eux-mêmes avaient pu envisager le futur et sur leurs capacités à imaginer un spectre d’avenirs possibles bien plus large que celui auquel les historiens l’ont parfois rapporté.

Je serais bien incapable de dérouler précisément le fil de la conférence, même si je reste épatée par la manière dont l’orateur parvenait à présenter les enjeux de ces questions de manière très intelligible. Je suis bien placée pour savoir à quel point l’exercice est loin d’être simple: à mon petit niveau, ce sont en effet des questions que j’ai essayé de partager avec un grand auditoire d’étudiants de 1ère année l’année dernière, dans le cadre d’un cours d’Histoire du Temps Présent. Et ce fut un bide cuisant succès mitigé. Pour résumer, je voulais parler des relectures actuelles de la décolonisation à partir des récents travaux de Frederick Cooper sur la citoyenneté et la fin de l’empire français en Afrique. Évoquer avec les étudiants la multiplicité des options et propositions envisagées par les acteurs politiques africains à la sortie de la Seconde Guerre mondiale pour repenser leurs liens avec l’Europe ou, autrement dit, la pluralité des futurs qu’ils pouvaient imaginer, à rebours des récits téléologiques de « marche à l’indépendance » d’états-nations « en devenir ». Au-delà des décolonisations, je trouvais que ces questions offraient des leçons intéressantes sur les dangers de l’anachronisme et de la téléologie, sur l’importance de se placer à la hauteur des acteurs du passé, sur les différences entre démarche généalogique et historique, autant d’enjeux qui sont au cœur de l’écriture de l’histoire contemporaine et de ses spécificités. Mais vu que dans les évaluations du cours, un.e étudiant.e m’a écrit qu’il était très déçu parce que, d’abord, l’ « Histoire du Temps Présent », ça devrait être prendre des faits d’actualité et remonter dans le passé pour « montrer comment on en était arrivé là » plutôt que de s’étaler sur des discussions qui n’avaient quand même débouché sur rien, j’en conclus qu’il y a des éléments du message qui doivent s’être perdus en route.

A y regarder de plus près, ces questions de futurs non-advenus résonnent aussi depuis toujours dans mon travail de recherche. Et elles sont là encore étroitement associées à des histoires de projets ratés et d’occasions manquées. Il ne s’est jamais agi de s’exercer à l’histoire contre-factuelle (« que ce serait-il passé si tel ou tel projet avait été mené à bien? »). Mais plutôt de s’interroger sur la meilleure manière de restituer des débats certes stériles, mais dans lesquels les acteurs de l’époque ont investi un temps et une énergie considérables, dont des kilomètres d’archives portent la trace. A combien de pages blanches noircies, de réunions interminables, d’enquêtes à répétition au sujet du mariage et de la sexualité au Congo Belge ai-je été confrontée, quand la plupart d’entre elles s’avéraient finalement vaines?

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Quand la polygamie faisait la une de la presse coloniale… (in L’Essor Colonial et Maritime 18 mars 1934).

L’obsession du pouvoir colonial belge pour la polygamie, par exemple, n’a jamais été aussi forte que pendant l’entre-deux-guerres. Pourtant, elle n’a alors débouché sur aucune mesure de régulation tangible, et ce en dépit d’un nombre incalculable de propositions. J’ignore quelle(s) névrose(s) peut bien pousser certains historiens à éprouver tant de satisfaction à l’examen minutieux de projets jamais mis en œuvre. Aussi arides que puissent apparaître certaines discussions, il y a, dans tous les cas (enfin, dans le mien surtout), le plaisir de plonger dans les exercices d’imagination des acteurs de l’époque, dans ce que leurs élucubrations révèlent de leurs visions de ce que le projet colonial devrait être -et en même temps du constat de ses limites. Et celui de croiser, de temps à autre, un lucide qui se répand en annonces prophétiques. (Et s’il a une propension au cynisme cinglant alors, je le confesse, mon cœur est en joie.)

« L’intervention des pouvoirs supérieurs sous la forme projetée sera parfaitement inopérante. Le problème moral, la question des mœurs, ne se résolvent pas à coups de décrets ou d’ordonnances. C’est, à mon avis, une chimérique espérance que nombre de législateurs ont nourrie il est vrai, nous apprend l’histoire, mais que la vie réelle, les faits, ont déçue. Rien ne s’oppose toutefois à persévérer dans cette espérance. Parce que je ne la partage pas, il m’est pénible de devoir élaborer ou contribuer à l’élaboration de textes législatifs qui vont à l’encontre de mes convictions. Je m’exécute par respect de l’ordre qui m’en a été donné. »

(Courrier du Commissaire du District Urbain de Léopoldville au Gouverneur de la Province du Congo-Kasaï 26 juillet 1930, Archives Africaines – SPF Affaires Étrangères Belgique, Fonds du Gouvernement Général de Léopoldville, Portefeuille (16419).)

« Avant de prescrire une enquête de ce genre, il eut été à mon avis utile de poser la question de sa possibilité. Prescrire est simple, réaliser est autre chose. Aussi, faute de précaution n’avons-nous rien obtenu. »

(Note du Médecin-Inspecteur de la Province Orientale, s.d. [1921-1922?], Archives Africaines – SPF Affaires Étrangères Belgique, Fonds Affaires Indigènes, Portefeuille (1395), Farde 4B.) 

Mais c’est un plaisir un peu facile quand, en tant que visiteur du futur, l’on connait la suite de l’histoire. Et un défi que de ne pas fétichiser ce genre de propos qui n’éclairent finalement pas grand-chose. Faut-il pour autant traiter toutes ces « propositions ratées et fantaisistes », ces « visions utopiques » et ces « projets improbables » comme des « non-évènements » [2] insignifiants? L’historiographie récente de la colonisation montre qu’au contraire, ils peuvent être particulièrement révélateurs et aider les historiens à rompre avec un récit linéaire de la colonisation qui fait croire à une histoire cohérente, rationnelle, planifiée –qui n’a jamais été. J’ai mis longtemps à comprendre que l’incapacité de l’administration coloniale belge à concrétiser les monceaux de projets de réforme du mariage, en gestation pendant l’entre-deux-guerres, était en fait très significative d’évolutions politiques stratégiques de cette période. Et que parfois, décider de ne pas décider est, en soi, une décision.

C’est en ce sens que restituer les contextes d’énonciation de propositions inabouties et de projets non-advenus peut offrir à la fois une fenêtre précieuse sur des épisodes historiques bien concrets, et une chambre de résonance sur des présents où les ambitions utopiques comme les irrationalités bureaucratiques peuvent toujours cohabiter, à l’image de l’époque coloniale, avec les pires formes de coercition. Jeudi dernier, Patrick Boucheron a évoqué la figure du philosophe de l’histoire Walter Benjamin, si bien décrit par Hannah Arendt en « pêcheur de perles ». C’est effectivement une belle formule. Mais quand on travaille sur le pouvoir colonial, on a parfois l’impression qu’à défaut de perles, ce sont plutôt des détritus que l’on s’en va ramasser au fond de la mer. Pas seulement à cause de la violence sordide qui a marqué cette histoire. Mais aussi à cause de la part de médiocrité, d’ignorance, voire de « bêtise » [3] crasse des stratégies qui ont présidé à sa mise en œuvre. Comme Patrick Boucheron l’a rappelé la semaine dernière (en se référant à un autre historien, Eric Hobsbawm), il parait que rien n’aiguise l’esprit de l’historien comme la défaite. Et que les plus grandes théories politiques se sont construites sur des échecs. Longue vie à nos « carnets de déroute », donc.

« Ce que peut l’histoire, c’est aussi de faire droit aux futurs non advenus, à leurs potentialités inabouties. Voici ce que signifie ‘dépayser l’Europe’. Celle-ci n’a cessé de décrire le monde en faisant l’inventaire de ce qui lui manque. Mais quel est le manque de l’Europe dans un monde d’empires? Où se trouve le cours aberrant de son devenir? En inversant la charge de la familiarité et de l’étrangeté, on contribue à désorienter les certitudes les plus innocemment inaperçues. Nous sommes dans cette histoire comme les missionnaires et les explorateurs du temps de Saint-Louis, partis si loin dans leur connaissance de l’Est qu’ils font de leurs récits de voyage des carnets de déroute. »

Patrick BOUCHERON, Ce que peut l’histoire, Paris, Fayard/Collège de France, 2016, p.60.

Le texte de cette Leçon inaugurale du Collège de France, prononcée le jeudi 17 décembre 2015, est disponible sur OpenEdition. Le podcast de la version filmée est quant à lui disponible sur le site du Collège de France.

 

AMANDINE LAURO

 

[1] Si on m’avait un jour que je citerais le journal La Croix, voilà vers quelle pente décadente mènent les blogs…

[2] STOLER, Ann Laura, « Colonial Archives and the Arts of Governance », in Archival Science, 2, 2002, p. 101.

[3] LACHENAL, Guillaume, Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies, Paris, La Découverte, 2014, p.17 et suiv.

 

 

Pour citer cet article: Amandine LAURO, « Écrire l’histoire des futurs du passé. Retour sur une conférence de Patrick Boucheron à l’ULB », https://amandinelauro.wordpress.com/, publié le 16/02/2017.

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