Manger végétal ou colonial? L’enseignement de l’histoire de la colonisation vu par le ‘Pacte d’Excellence’ (avec Romain Landmeters)

La revue Éduquer – Publication de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente asbl– nous a récemment ouvert ses colonnes pour évoquer les enjeux de l’enseignement de l’histoire de la colonisation dans les écoles francophones belges. Le projet de ‘Pacte d’Excellence’ [du nom d’un vaste projet de réforme visant à améliorer la qualité de l’enseignement en Belgique francophone, pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler] réserve en effet un sort incertain au cours d’histoire tel qu’il existe actuellement dans l’enseignement secondaire. Son maintien lui-même est menacé dans certaines filières, puisqu’il est question de l’enterrer l’intégrer dans un vaste cours multidisciplinaire (une espèce de « super cours » de sciences sociales). Ce projet est problématique à de nombreux égards, comme le relevaient des confrères il y a quelques mois. Et disons que ce qui est prévu en matière d’histoire des colonisations n’est pas fait pour rassurer…

Sur un document de 367 pages reprenant les grandes lignes du projet du Pacte, ce sujet est évoqué une seule fois, dans un paragraphe consternant sur le fond comme sur la forme (un comble quand on se réclame de « l’Excellence »…) et qui aurait pu s’intituler « Bidules interculturels »:

« Dans le cadre de la lutte contre les inégalités scolaires, et en vue d’une plus grande mixité sociale au sein des établissements, il convient également de relever le défi de la reconnaissance des groupes minorisés. La justice sociale allie redistribution et reconnaissance, et dans ce sens, l’acquisition de compétences interculturelles doit faire partie intégrante de la formation des enseignants, mais aussi des autres intervenants du champ scolaire, et des dispositifs qui permettraient de favoriser la fréquentation doivent être étudiés. Les modalités de cette recommandation et sa faisabilité devront être réfléchies dans le cadre de la phase de mise en œuvre du Pacte. Elle s’inspire des travaux relatif [sic] aux Assises de l’interculturalité réalisés en 2010, et prend en compte les orientations concernant le nouveau tronc commun et les référentiels (voir supra), notamment pour ce qui concerne la place de l’histoire de la colonisation et l’immigration en Belgique, devra être évaluée, ainsi que la place laissée à la dimension interculturelle dans la formation géographique et sociale ainsi que dans la littérature francophone [sic]. Il conviendra également d’encourager les écoles à proposer, dans la mesure du possible, une alternative végétarienne lorsque le menu du jour est carné permettrait de n’exclure aucun élève, qu’il soit de confession juive, musulmane ou qu’il ait fait le choix du végétarisme [sic]. »

Fédération Wallonie-Bruxelles, Pacte pour un Enseignement d’Excellence. Avis no 3 du Groupe central, Bruxelles, 7 mars 2017, p. 285.

Cours d’histoire coloniale et menus végétariens: même combat donc… Que d’ambition! Que d’ « excellence »! Surtout à l’heure où l’enseignement de la colonisation, et en particulier de celle du Congo belge, toujours peu développé en Belgique francophone, fait plus que jamais débat.

Envie d’en savoir plus? (Ou juste de lire un truc mieux écrit que le paragraphe cité ci-dessus?) Notre texte est en libre accès sur le site web de La Ligue (https://ligue-enseignement.be/manger-vegetal-ou-colonial-les-vrais-enjeux-de-lhistoire-de-la-colonisation/), et directement en pdf pour les amateurs de belle mise en page… Bonne lecture!

cover_eduquer133-260x390

« L’histoire de la colonisation belge reste peu enseignée dans les écoles secondaires. Il est à craindre, au vu de la considération limitée que lui accorde le Pacte d’Excellence, que cet état de fait perdure. Les tensions récurrentes que suscitent le passé colonial dans l’espace public nous rappellent pourtant à quel point il est essentiel de fournir aux élèves des outils et des connaissances sur un phénomène qui, entre dynamiques globales et ancrages locaux, a façonné nos sociétés contemporaines… » Amandine LAURO et Romain LANDMETERS, « Manger végétal ou colonial? Les (vrais) enjeux de l’histoire de la colonisation », in Éduquer, 133, nov. 2017, p.15-19. https://ligue-enseignement.be/manger-vegetal-ou-colonial-les-vrais-enjeux-de-lhistoire-de-la-colonisation/

AMANDINE LAURO

 

Quelques lectures complémentaires…

 Ressources pédagogiques de Belgique et d’ailleurs

Congo : colonisation/décolonisation. L’histoire par les documents, Tervueren, MRAC, 2014.

Cornet Anne et al., 500 ans de colonisation au Congo. Une approche pédagogique audiovisuelle de la colonisation du Congo belge. Dossier pédagogique basé sur la série documentaire Kongo, Bruxelles, Culturea ASBL, 2012.

Dulucq Sophie, de Suremain Marie-Albane et Lambert David, Enseigner les colonisations et les décolonisations, Futuroscope, Réseau Canopé, 2016.

Fenske Uta et al. (éd.), Colonisation et décolonisation dans les cultures historiques et les politiques de mémoire nationales en Europe. Modules pour l’enseignement de l’histoire, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2015.

Autres études

Van Nieuwenhuyse Karel, « From triumphalism to amnesia. Belgian-Congolese (post)colonial history in Belgian secondary history education curricula and textbooks (1945-1989) », in Yearbook of the International Society for History Didactics, vol. 35, 2014, p. 79‑100.

Van Nieuwenhuyse Karel, « Increasing criticism and perspectivism: Belgian-Congolese (post)colonial history in Belgian secondary history education curricula and textbooks (1990-present)« , in International Journal of Research on History Didactics, History Education, and Historical Culture, vol. 36, 2015, p. 183‑204.

Wirth Laurent, « L’histoire du fait colonial dans l’enseignement secondaire. De nouvelles perspectives« , in Hommes et migrations, n° 1295, 2012, p. 102‑109.

Publicités

Perles de la recherche (vol.11 – Saines distractions)

« En terminant, nous n’hésitons pas à conseiller aux Européens qui vont au Congo de chasser quand ils en ont le loisir. C’est un passe-temps sain qui dissipe la mélancolie de certaines heures. Un beau coup de fusil nous a souvent raccommodé avec la vie. A ces moments là, tout est oublié: ennuis, faim, soif et le reste. »

in L. HANOLET, La chasse au Congo, Bruxelles, Imprimerie A. Lesigne, 1895, p.16 (tiré à part du Bulletin de la Société d’Études Coloniales).

Sur les traces de la ‘psychologie ethnique’ (et plus si affinités) (2/2)

OmbredaneULBCemubacJpeg

En 1956, André Ombredane, professeur de psychologie à l’Université Libre de Bruxelles, est en mission de terrain au Kasaï (Photo Archives ULB, fonds CEMUBAC, 2Y2/485-1 ©Archives et Bibliothèques ULB ).

Comment penser les relations entre la culture et la psychologie des êtres humains ? Cette question est au cœur des préoccupations du descendant le plus direct de la « psychologie ethnique », l’actuelle psychologie interculturelle. Ce champ scientifique Lire la suite

Sur les traces de la ‘psychologie ethnique’ (et plus si affinités) (1/2)

PsychologieEthniqueFichier

Dans la catégorie « nos ancêtres scientifiques honteux », je demande la psychologie ethnique.

Comment les sujets d’enquête viennent-ils à nous? A lire les (auto)biographies officielles des chercheurs, on suit plus ou moins tous des plans cohérents. Nos passages d’un terrain d’exploration à un autre semblent être le fruit de trajectoires intellectuelles parfaitement rationnelles. Lire la suite

[Blogpost invité] Police, business et colonisation. Expériences de maintien de l’ordre à Leverville (par Benoît Henriet)

A l’occasion de la parution du livre Policing in Colonial Empires, mon confrère Benoît Henriet me fait l’honneur d’un premier article « invité »!

Benoît Henriet est historien et spécialiste du Congo Belge. Il mène des recherches passionnantes sur l’exercice quotidien du pouvoir colonial, les partages de souveraineté entre acteurs publics et privés, et le rapport des communautés humaines à leur environnement en situation coloniale. C’est une partie de ces thématiques qu’il explore dans le chapitre de Policing in Colonial Empires qu’il a consacré au maintien de l’ordre dans la concession de Leverville (Lusanga), la plus grande concession de palmier à huile du Congo.

Lire la suite