Perles de la recherche (vol. 19 – Du plagiat et des femmes)

«Comment les hommes nous céderaient-ils une gloire qui n’est pas à nous, puisqu’ils nous disputent même celle qui nous appartient?»

Marie-Anne Barbier, préface d’Arrie et Pétus (1702)

Aujourd’hui, comme des milliers de femmes – auteures, artistes et intellectuelles – avant moi, et comme plein (oui, plein) de collègues de mon entourage, j’ai été cambriolée. Cambriolée de mes idées et de mes mots. Quelqu’un est venu, sur ce blog. Entre deux bêtes blagues, il a apparemment trouvé l’une ou l’autre idée à son goût. Alors il les a prises, il en a fait un article, et il a mis son nom dessus.

Je me suis toujours promise que ce blog ne devait jamais servir à des règlements de compte épanchements personnels. Mais sache, lecteur, que si désormais, je n’écrirai plus rien ici que je n’ai déjà publié ailleurs (comprenez: dans une revue ou un ouvrage scientifique bardé de notes en bas de page et de mentions ©copyright©), c’est au boys’ club grandissant des pilleurs d’idées que tu le dois. Ça méritait bien une épitaphe.https://media1.giphy.com/media/WtfoELwhaOPYKIhxEq/giphy.gif?cid=790b76115d2e2d085a2f777655c90285&rid=giphy.gifC’est que ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, dans une carrière pourtant pas si longue. Et  c’est surtout que je ne compte plus les conversations que j’ai eues au cours de ces derniers mois avec des consœurs, jeunes chercheuses pour l’essentiel, dans des postes précaires pour la plupart, aux expériences similaires. Consœurs, et désormais camarades de colère (et parfois aussi d’accablement), tant les pillages dont nous sommes victimes et/ou témoins sont sournois. On ne parle en effet pas ici de copié-collé comme c’est souvent le cas dans les plagiats d’étudiants, mais de vols d’idées plus subtils (et donc bien plus difficiles à prouver), opérés dans des contextes qui n’offrent pas de protection légale à celles et ceux qui s’y aventurent, comme l’épinglait il y a quelques années le CNRS dans un article consacré au plagiat entre chercheurs: résultats de recherches présentés lors de workshops informels, projets de recherche originaux soumis pour évaluation, travaux initiés en collaboration, etc. Dans la plupart des cas, la charge de la preuve est difficile, et la dénonciation périlleuse. L’appropriation du travail intellectuel des autres se fait le plus souvent au détriment de chercheurs juniors, même si pour les (un peu) plus vieux/installés aussi, dénoncer suppose encore de prendre un risque. Comme le soulignait Hélène Maurel-Indart dans sa Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule (une lecture aussi fine que drôle, dont je recommande les vertus cathartiques à toutes mes camarades): « le plagiat à l’université est encore considéré comme une vue de l’esprit, un fantasme de collègues frustrés, un combat de chevaliers blancs aux intérêts suspects. » Et si vous êtes une femme, je peux d’expérience vous garantir que voici venir le lexique de l’ « hystérique », parce que bon, quoi, qui d’autre qu’une névrosée parano irait faire tout un foin pour deux phrases malencontreusement copiées-collées et trois arguments vaguement similaires?

Si les études sur le plagiat dans le monde académique se multiplient, elles proposent assez peu de réflexions au prisme du genre. Peut-être suis-je aveuglée par mes lunettes féministes mais le poids potentiel de ce facteur, peut-être pas tant dans les faits commis que dans les mécanismes de disqualification des victimes, mériterait d’être exploré. Dans les expériences dont j’ai été témoin, j’ai parfois eu l’impression que le plagiat s’apparentait en fait à une forme de mansplaining puissance au carré. Et que les mécanismes de victim-blaming avaient de beaux jours devant eux: comment cette doctorante ose-t-elle salir la réputation de ce grand professeur? Est-ce que cette petite historienne de seconde zone ne serait pas un peu jalouse de ce jeune-confrère-star-montante-de-la-discipline? Qui peut croire qu’un brillant intellectuel comme monsieur*** irait s’abaisser à ce genre de pratiques? Et quelle idée aussi d’aller publier des choses sur des blogs, vous auriez dû être plus prudente… Calmez vos nerfs, mesdames. Les échanges d’idées font partie de La Science, et puis, on ne peut de toute façon pas exclure qu’il s’agisse d’une simple coïncidence, hein… On ne va pas en faire « toute une histoire ». [Bah si, justement. Et ça commence aujourd’hui.]

Au-delà de la question du genre, la récurrence croissante des cas de plagiat et de fraude doit beaucoup à des logiques structurelles de néolibéralisation de la recherche et d’une culture de la « performance » poussée toujours plus loin. La course à la publication et au financement, l’injonction à la productivité (faire toujours plus, et surtout toujours plus vite) et la compétition féroce qui en découle (et qui se joue aussi sur le terrain de la visibilité), contribuent à forger un climat propice au plagiat et à en banaliser la pratique. Il est d’ailleurs particulièrement ironique que la culture de l’évaluation permanente, corolaire de ces évolutions, amène les projets de recherche même les plus modestes à circuler plus qu’ils ne l’ont jamais fait auparavant, parmi des évaluateurs commodément protégés par leur anonymat. Dans un univers aussi étroit que le monde académique belge par exemple, je ris (jaune) quand on vient encore me parler de « coïncidence » face à des projets de recherche aux thématiques siamoises émergeant à quelques mois d’intervalle.

Heureusement, l’Histoire adoucit les misères du quotidien. Je ne suis pas sûre qu’il y ait quelque réconfort à se plonger dans la longue liste des femmes dépouillées de la paternité de leurs œuvres par des opportunistes peu scrupuleux, mais il y en a sans aucun doute dans les mots d’une Marie-Anne Barbier, dramaturge française dont personne ne voulait croire, à l’aube du 18ème siècle, qu’elle était l’auteure des pièces à succès qu’elle écrivait (elle n’était forcément qu’un prête-nom pour un homme), et dans sa vibrante déclaration de patermaternité intellectuelle:

« Je sais bien que l’on ne pouvait mieux louer ma pièce qu’en la trouvant au-dessus de la portée d’une femme, et que cela doit flatter ma vanité. Cependant, j’avoue que je n’ai pas été insensible à cette injustice, et que je n’ai pas pu voir sans un peu de dépit qu’on ait voulu me ravir le fruit le plus précieux de mon travail. A la vérité, je ne doute point que le peu de capacités que les hommes accordent aux femmes n’ait donné lieu au bruit que quelques-uns ont affecté de répandre. Cependant, sans chercher des exemples dans l’Antiquité, notre siècle a fourni assez de savantes pour détruire cette prétention, et je pourrai en citer une infinité pour citer ce que j’avance […]. Ils diront sans doute que nous ne faisons que prêter nos noms à tous les ouvrages que l’on nous attribue. Mais comment les hommes nous céderaient-ils une gloire qui n’est pas à nous, puisqu’ils nous disputent même celle qui nous appartient? »

(Extrait d’Arrie et Pétus, Paris, M. Brunet, 1702, cité dans Charlotte Simonin, « Honneur aux dames, Ladies first ? Péritexte masculin d’œuvres féminines », in I. Galleron (éd.), L‘art de la préface au Siècle des Lumières, Rennes, PUR, 2007, p.166).

 

Sororitairement vôtre,

Amandine Lauro

 

 

Quelques ressources en ligne sur le plagiat/la fraude académique:

 

 

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Carte blanche sur le site du journal Le Soir

Merci au journal Le Soir d’accueillir dans ses e-colonnes un long article au sujet du passé colonial belge, écrit à quatre mains par Benoît Henriet (VUB) et moi-même (ULB):

https://plus.lesoir.be/211032/article/2019-03-08/carte-blanche-dix-idees-recues-sur-la-colonisation-belge

Pourquoi et comment enseigner l’histoire de la colonisation aujourd’hui?

Chères lectrices, chers lecteurs,

En ces temps d’intenses débats autour du passé colonial de la Belgique et de ses traces dans le présent, et parce que le format médiatique ne nous permet guère de formuler des réponses nuancées et précises, une piqûre de rappel d’un texte publié l’année dernière au sujet de cette histoire et de sa place dans l’enseignement secondaire…

https://ligue-enseignement.be/manger-vegetal-ou-colonial-les-vrais-enjeux-de-lhistoire-de-la-colonisation/

 

Perles de la recherche (vol.18 – Belge Saint-Valentin)

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« Le meutrier D… a toujours été un enfant modèle. On l’aime beaucoup dans son hameau. Il serait devenu clerc-organiste dans son village s’il avait pu tenir les orgues. Il prit d’ailleurs quelques leçons de musique. (…) Quoique ouvrier, il se mêlait peu aux autres, rentrait chez lui, se divertissait à la lecture de livres pieux. Il n’allait pas aux kermesses et ne regardait pas les filles. Il était serviable, bien vu de tous. C’était un saint garçon. Lire la suite

Un contingent de ‘tirailleurs’ congolais pour la Belgique? Histoire d’un débat (3/3)

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Il y a près de 100 ans, dans les rues de Bruxelles. On y cherchera en vain (déjà…) des représentants congolais de la Force Publique. (Fête de la Victoire à Bruxelles, défilé des drapeaux alliés [21 juillet 1919] : [photographie de presse] / [Agence Rol] – Disponible sur Gallica.)

21 juillet 1919, jour de fête nationale. Après 4 années d’occupation allemande, la Belgique célèbre la paix retrouvée. On a vu les choses en grand pour le traditionnel Lire la suite

Un contingent de ‘tirailleurs’ congolais pour la Belgique? Histoire d’un débat (2/3)

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Spécimen de fake news de 1917… (Article paru dans Excelsior. Journal illustré quotidien, 28 décembre 1917).

A l’hiver 1917-1918, toute la presse européenne bruisse de rumeurs: la venue de soldats du Congo Belge sur le front européen serait imminente… En réalité, on n’y est pas tout à fait. Quelques journalistes ont monté en épingle des bruits de couloir qui ont fuité des cénacles coloniaux belges. Lire la suite

Un contingent de ‘tirailleurs’ congolais pour la Belgique? Histoire d’un débat (1/3)

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« Un contingent congolais pour l’Europe »: en 1916, la presse britannique se fait l’écho de projets visant à faire intervenir des troupes congolaises sur le front européen. Pression médiatique (et politique) maximum sur des autorités belges toujours réticentes… (in The Graphic, 4 Nov. 1916, p.512 & suiv.)

Il est des sujets qui vous posent un.e historien.ne. Assez parlé d’amour, de menstruations et autres mystères de la psychologie masculine. Il semblerait que toutes ces commémorations militaires (centenaire de l’armistice oblige) me donnent de l’ambition: place à la grande Histoire et aux « vrais » sujets… Oui lecteurs, j’ai ce jour résolu de vous parler de LA GUERRE. (#girlscandoittoo) Lire la suite

Perles de la recherche (vol.17 – Speed dating)

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(Paru dans le journal Le Matin, octobre 1957)

« Deuxième désillusion: ces rares courageux étaient par un hasard malencontreux, emplis d’idées aussi absurdes que rétrogrades sur la vie conjugale. Ce qu’ils recherchaient, c’était une femme qui put se passionner pour la cuisine, la vaisselle et la lessive, et qui accueillit avec le sourire son mari, fût-ce à l’heure du matin ou au sortir du bistrot. »

Perles de la recherche (vol.16 – Rentrée scolaire)

« Il faut enfin se rappeler que l’on enseignera à des jeunes filles, des futures femmes. Le développement scientifique doit, avant tout, se garder d’en faire des pédantes, ou, simplement, de masculiniser leurs cerveaux. Il faut garder à nos élèves tout leur charme féminin, exalter leur sens naturel du goût, leur amour de l’harmonie autour d’elles et sur elles-mêmes. Lire la suite