Perles de la recherche (vol.15 – « Que sont-ils? »)

Dufoyer

Enfin comprendre! Enfin savoir! (1963 [1ère éd. 1953])

A en juger par l’actualité télévisuelle (la Belgique francophone vient de découvrir l’émission de téléréalité « Mariés au premier regard »), l’expertise « scientifique » sur l’amour et le mariage semble avoir de beaux jours devant elle. Lors d’un récent colloque sur l’histoire de la sexologie, j’écoutais encore des confrères s’offusquer de la participation d’experts académiques à ce programme, qui offre la promesse de « trouver l’amour grâce à la science ». Il est vrai que sous des dehors légers, l’émission se révèle en fait assez sordide. Et qu’elle renvoie une triste image de la légitimité scientifique de la psychologie. Les expert.e.s de tous bords peuvent donc bien s’offusquer, mais nous, les historien.ne.s, savons: il n’y a là rien de neuf sous le soleil. Comme je vous en parlais l’année dernière, il y a bien longtemps que les scientifiques nourrissent des ambitions sur le terrain de l’amour et du match-making.

Il se fait que deux psychologues sur lesquels je travaille (parce qu’ils ont officié au Congo Belge) se sont aussi aventurés sur ce terrain…

Le français André Ombredane (1898-1958) (mon crush de recherche 2017, dont je vous entretenais déjà il y a quelques mois), se fend ainsi à la fin des années 1930′ d’un article sur la « conduite passionnelle », alors que rien dans sa carrière ne semble l’avoir prédisposé à l’exploration de cette thématique. (Il n’y reviendra d’ailleurs jamais par la suite).

Conduite passionnelle Ombredane.jpg

André OMBREDANE, « Contribution à l’Étude de la conduite passionnelle », in Journal de Psychologie, 1937, XXXIV, p.215-264. Ombredane entame son article avec une réflexion sur l’objet que constitue la « passion », en tant que catégorie d’analyse, et sur l’équivoque que peut suggérer l’emploi de cette notion « telle que l’ont entendue les psychologues anciens et modernes, telle aussi que l’entend l’opinion commune, formée aux manuels, aux sermons, aux romans ». (p.216) Il cite Sénèque, Spinoza et Stendhal, avant d’en venir à son expertise propre sur le « syndrome passionnel », entendu comme trouble psychiatrique « sérieux ».

Le belge Robert Maistriaux (1905-1981) fut quant à lui beaucoup plus prolixe sur le sujet, à la fois avant et après ses aventures congolaises des années 1950′. Intellectuel catholique autoproclamé, expert ès psychologie (mais sans diplôme ni expérience clinique), professeur à l’Université Saint-Louis et à l’École Royale Militaire, Maistriaux nous livre par exemple, en 1945, ce monument de science et de réflexivité :

MariageRouteDeSainteté

Collection « Pro Familia », 1945.

Avec le sens des intitulés de chapitre qui font mouche:

MariageRoute De Sainteté 2

Ibid., p.229.

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, c’est au sein d’un collectif d’intellectuels et de moralistes catholiques camouflés (enfin, tout est relatif) sous le pseudonyme de « Pierre Dufoyer », que Robert Maistriaux va s’investir. Comme le révèlent les travaux de ma collègue Laura Di Spurio, spécialiste de l’histoire de ces « savoirs », ce collectif est présidé par un jésuite belge (le père René Boigelot). Dans la grande lignée du catholicisme social, il déploie son expertise, normative, sur le terrain du conseil familial/conjugal, et sur celui de l’adolescence, un champ savant sur lequel la psychologie règne désormais en maître. Il est à la source d’une production éditoriale impressionnante[1] , dont les innombrables rééditions et traductions trahissent le succès.

Fatigue de la fin de l’année académique oblige, on me pardonnera de céder à un anachronisme railleur, face à des ambitions affichées qui n’ont pas exactement bien vieilli… « Que sont-ils » donc, ces « jeunes gens »? Allait-on enfin élucider les « mystères » de « l’âme masculine »? Un constat, pour commencer:

« En dépit des contacts plus nombreux aujourd’hui entre jeunes gens et jeunes filles, ceux-ci ne se connaissent encore que fort superficiellement. Cette ignorance entraîne des mécomptes, parfois très graves. Que de filles, pour avoir ignoré certains aspects psychologiques du sexe masculin, ont bâti de grandes espérances et de prestigieux romans d’amour dont des lendemains cruels leur ont fait payer cher l’illusion! Que de garçons dont les attitudes ont provoqué de vrais drames sentimentaux parce qu’ils ne savaient rien du cœur des jeunes filles! »

(in Pierre DUFOYER, Que sont-ils? La psychologie des jeunes gens expliquée aux jeunes filles, Bruxelles, Action Familiale, Tournai/Paris, Casterman, 1956, p.9.)

Fichtre. Je me demande tout de même aussi s’il est totalement anachronique de trouver que cette table des matières donne surtout envie de s’enfuir à toutes jambes et de renoncer à tout jamais aux hommes:

Coupsdepinceau

(In Ibid., p.141)

Mais de toute façon, on te fait bien comprendre que l’homme, le vrai, est un mâle-alpha. Le « type viril », comme il est alors nommé, cet « ami de l’action » au « physique épanoui » et « respirant la santé heureuse », représente les 3/4 de la gent masculine. Tout penchant pour un représentant du 1/4 restant, le « type sentimental », est d’ailleurs suspect au regard de la description peu engageante qui est faite de son physique (la dégénérescence guette):

« Le jeune homme sentimental se distingue physiquement du viril. Il est d’ordinaire de type longiforme: taille, mince -souvent un peu élancée,- visage allongé et osseux, lèvres fines ou peu épaisses, nez effilé, regard profond, yeux enfoncés dans leurs orbites. Sa carrure est étroite, d’aspect général fragile, maigre en chair. Son visage accuse tôt ses premières rides. Les veines ressortent aux tempes. Ses mâchoires sont saillantes sous une peau tendue, ses joues creusées. Ses traits sont contractés et concentrés sous l’effet de l’introspection et de l’analyse intérieure auxquelles il se livre fréquemment. »

(in Ibid., p.30.)

Heureusement, le Savoir, la Connaissance, enfin à notre portée grâce à l’expertise de Pierre Dufoyer, sont là pour nous éviter les pièges d’un amour (enfin, d’un mariage, puisqu’il n’est jamais question d’autre chose) malheureux. Il suffit de se donner la peine de s’instruire (et d’un peu de rationalité, que diable):

« Sans doute, le mauvais choix du partenaire n’est-il pas la seule cause des revers conjugaux; sans doute, même quand le choix n’a pas été très heureux, bien des choses pourraient s’arranger si chacun des époux voulait bien faire un effort de compréhension et d’adaptation. Il reste que, là où le choix a été étudié, où aucune erreur fondamentale n’a été commise sur le caractère et la valeur du partenaire, où grâce à une suffisante clairvoyance, aucune méprise essentielle n’a été faite sur sa personnalité, ses qualités et ses défauts, le ménage possède beaucoup plus de chances de réussir et de réaliser ses desseins de soutien mutuel qui sont inscrits dans le plan providentiel du mariage. »

(in Ibid., p.10)

Que de promesses! On s’en voudrait de garder tous ces précieux conseils pour soi… C’est d’ailleurs visiblement bien ce que pensait Pierre Dufoyer. Alors que j’espérais me « distraire », avec cette littérature, du Congo et du monde colonial, tandis que je commande un dernière référence au titre aguicheur (« Amour Heureux ») dans l’espoir d’un visuel de couverture intéressant, que vois-je, que découvre-je:

Un lieu d’édition par trop familier: « LÉOPOLDVILLE ».

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Pierre DUFOYER, Amour heureux, Léopoldville/Bruxelles, Action Familiale, 1959.

A quelques mois de l’Indépendance, la conversion des cœurs toujours en marche. Mais ceci est une autre histoire…

___________________________________________________________________________

 

 

 

[1] Pour en savoir plus, on se reportera à Laura DI SPURIO, Le temps de l’amour. Jeunesse et sexualité en Belgique francophone (1945-1968), Bruxelles, Le Cri, 2012.

 

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in L. HANOLET, La chasse au Congo, Bruxelles, Imprimerie A. Lesigne, 1895, p.16 (tiré à part du Bulletin de la Société d’Études Coloniales).